À toi, celle que j'appelle maintenant génitrice.
- Annie Theriault
- 11 juil. 2022
- 11 min de lecture
Entretenir la rancune, le désir de vengeance, la rumination de pensées négatives, risque de nous enfermer dans un cercle vicieux qui ronge de l’intérieur.
J'ai remis cette lettre à la femme qui m’a donné naissance. Ma mère, qui est aujourd'hui ma génitrice.
16 avril 2020
J’avais deux ans quand on m’a retirée à toi. J’avais DEUX ANS! Imagine-tu une seconde que c’est l’âge que mon filleul va avoir en septembre. Deux ans, c’est encore dans l’âge de l’innocence. À cet âge, notre seul souci c’est de: manger, dormir, jouer et recevoir beaucoup d’amour.
À 2 ans, j’avais déjà connu la douleur sur mon petit corps. C’est un miracle que je ne sois pas morte tel un bébé secoué. Comment as-tu été capable de lever la main sur moi? Un bébé c’est pourtant une petite douceur et parfois des pleurs.
Il devait être environ 3h du matin. J’étais seule dans le salon à faire des casse-têtes en mousse. Les policiers sont débarqués pour violence conjugale. Les murs étaient plein de boissons gazeuses et de liqueurs. Il y avait de la vitre cassée partout. Le policier s’est approché de moi et j’ai eu le réflexe de reculer. Il a été doux et m’a dit: je ne te veux pas de mal. Ce soir-là, je suis partie avec ce policier. On m’a trouvé une nouvelle famille.
Je suis restée dans cette famille jusqu’à l’âge de 4 ans. J’ai un vague souvenir de cette famille, de cette époque. Par contre, je me souviens du jour qu’on m’a dit: Tu retournes vivre avec maman et papa! J’étais si heureuse quand je vous ai vu arriver, puis j’ai couru vers vous. Papa m'a prise dans ses bras et m’a dit: On rentre à la maison tous ensemble!
Cette période n'aura été que d’une courte durée. L’année que j'ai passée avec vous a été d’une telle atrocité. Je me souviens des coups que je recevais, au début ce n’était que vos poings. Par la suite, la règle, jusqu’à ce que tu la casses sous le balcon. Tu as aussi vite trouvé un autre objet: la ceinture. Tu fouettais ta propre fille. Tu battais ton propre enfant. Bien sûr, il avait de l’alcool en jeu! Cela était votre excuse! Oups, je devais mériter cela! Ensuite, les atrocités que papa pouvais me faire vivre dans la chambre quand tout le monde dormait. C’était notre secret, on ne devait pas le dire à personne. Il me disait qu’il m’aimait, que j’étais sa préférée. Sauf que, je savais ce à quoi j’avais droit quand il entrait dans ma chambre la nuit. Puis toi, la bonne femme, tu le savais et t’as jamais rien fait. Je n’avais que cinq ans, encore dans l’âge de l’innocence. À cet âge, notre seule priorité c’est de faire des dessins, jouer, aller à la maternelle. Ma photo de maternelle, je l’ai encore. On voit que ma lèvre est encore enflée et bleue.

Je ne me souviens pas ce que je devais dire au professeur ou ce que vous lui disiez quand j’avais des bleus sur mon petit corps. Elle est tombée? Elle s’est cognée avec la table du salon? Aucune idée! Je suis partie un soir d’été de la maison. Nous étions chez Thérèse, je jouais avec les blocs et le bloc est tombé de l’autre côté de la clôture. Papa m’a attrapée par le bras et m’a frappée super fort. Par chance, je crois qu'il y avait un monsieur dans sa voiture et il a appelé la police. Papa le savait, car nous sommes partis par la sortie de derrière. La police est débarquée chez nous. Trois voitures et plein de policiers, une dans la ruelle et deux devant la maison. Tu savais tellement ce qui se passais car tu t’es mise à pleurer tu m’as prise dans tes bras. Tu m’as a dit à quel point ça allait bien aller et que tu m’aimais. Papa a été mis en arrestation et menotté devant moi. Il m’a dit: Ne t’inquiète pas papa va venir te chercher, je n’ai rien fait de mal! J’avais 5 ans.
Je ne suis jamais revenue. C’était fini! Je suis allée dans une famille d’accueil. J’ai été leur esclave pendant 5 ans. Je faisais toutes les tâches de la maison. On se voyait les fins de semaine. Tu avais simplement à te trouver un appartement et quitter papa pour nous ravoir…Tu ne l’as jamais fait. Tu avais aussi toujours une excuse quand tu te ne venais pas aux visites. Tu avais toujours une excuse quand tu ne m’appelais pas. Si tu m’appelais tu étais saoule, évidemment tu me disais que tu ne l’étais pas…Tu as toujours menti, puis encore aujourd’hui c’est la même histoire.
J’ai changé de famille d’accueil quand j’ai eu 10 ans, car je n’avais pas une bonne famille. J’étais esclave…t’imagine-tu ça toi? Non. La seule chose qui t’importait durant les visites, c’était de prendre ta bière. De nous montrer aux gens: Regardez! C’est mes enfants! Quand dans le fond, tu ne connais rien de moi. On allait dans les bars et les petits vieux me trouvaient jolie et voulaient boire avec moi. Jamais tu n’es intervenue ou tu t’es dit je ne suis pas dans un endroit bien pour mes enfants… Je ne devais surtout rien dire à personne! À l’âge de 7 ans, papa était tanné de tout ça et il a coupé les ponts avec moi. Il m’a donné 50$ et 4 chocolats, puis il a quitté. Je ne l’ai revue que quand j’ai eu 17 ans.
À l’âge de 12 ans, je me suis fait violer. Cela a pris un moment avant que je le dise, puis quand je l’ai dit: Pauline et Luc avaient tellement de peine. On devait te le dire à toi. Alors nous sommes allés dans un bureau du 1001 Maisonneuve et je te l’ai annoncé. Tu m’as juste dit: Mets pas des shorts et des camisoles… Puis tu as dit à la T.S. que c’était fini que tu devais aller travailler. Pas de câlin, pas de ça va aller ma chérie. Non rien. La T.S m’a demandée comment je me sentais et je ne savais pas. Dans ma tête ça allait bien je crois. Mais au final comment as-tu pu me dire seulement ces mots?
En 2014, j’avais 19 ans quand je t’ai écrit cette lettre. Je te la remet à nouveau ici juste pour que tu prennes le temps de la relire :
Chère maman,
Ça doit s’arrêter maintenant, j’en suis désolée, mais mon cœur ne pourra pas tenir le coup encore bien longtemps. Tellement de douleur derrière mon sourire, mais tu me fais tellement de mal. Trop souvent tu m’as menti, trop souvent nous avons fait semblant, trop souvent nous avons voulu croire que ça pouvait être différent. Tu crois encore que je suis une enfant qui ne comprend rien, mais tu vois, c’est fini ce temps-là. Je suis une jeune adulte qui avance. Je n’ai plus envie de souffrir, tu m’as trop fait mal avec ces mots et ces paroles. Maman, un verre à la main comme toujours, ton alcool a pris le dessus sur toi. C’est l’alcool qui a pris le contrôle de ta vie, tu te détruis de jour en jour. Il est peut-être trop tard, mais ouvre les yeux. Est-ce qu’un instant tu peux poser ce verre et me regarder droit dans les yeux et me dire qui je suis pour toi? S’il te plait pour une fois soit sincère et vraie. Je préfère la vérité qui fait mal plutôt que le mensonge qui sonne si faux. J’ai souvent voulu fermer les yeux pour ne pas voir ce mal que tu me faisais, en me disant que le meilleur est à venir. Te rends-tu compte qu’à chaque fois que tu reviens dans mon décor c’est douloureux. C’est comme un couteau en plein cœur. Tu ne comprends peut-être pas cette douleur, car tu préfères prendre un autre verre pour oublier. Cet alcool, un jour va finir par t’enlever la vie et tu n’auras jamais compris tes erreurs et pourquoi tu as temps perdu dans ta vie. Nous avons chacun notre chemin de vie, nous pouvons le faire accompagner de notre famille, enfants, amis. Toi, tu as voulu le faire seule, te dire que tu étais capable de t’en sortir seule, regarde toi, tu es en bas de la côte et tu n’es pas capable de la remonter. Tu viens vers tes enfants quand tu n’as plus d’énergie pour qu’on puisse t’aider. Pourquoi? Si tu avais essayé d’être présente dans nos vies, dans ma vie. Aujourd’hui les choses seraient peut-être différentes. J’en ai assez sur mes épaules, pour dire que je ne dois pas vivre avec tes problèmes à toi.
C’est dommage qu’après toutes ces années, tu n’es pas voulu changer pour devenir une autre personne. Tu as voulu continuer sur ta voie, celle qui te semblait la bonne, aujourd’hui c’est moi qui prends la décision de continuer mon chemin sur la voie qui me semble la meilleure pour mon bien à moi. Le regretterais-je? Seul le futur me le dira.
Maman, tant de fois tu as eu la chance de changer, tant de fois on t’a donné l’aide pour que tout ce que tu vivais change, jamais tu n’as su prendre ta chance.
Je ne pourrais pas dire que ça ne me touche pas, oui sa m’attriste de voir que tu n’as pas voulu te battre pour ravoir tes enfants, oui ça m’a longtemps fait mal. Et encore aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre ce qui c’est passer dans ta tête, qu’est-ce qui a fait que tu as tout lâché comme si Yan et moi étions des objets qui n’avaient pas de valeur et de sentiments. En ce moment en lisant tu dois te sentir bouleversée, ou peut-être simplement rien. Je sais aussi que tu dois te dire que tu as fait plus d’effort que papa, pour essayer de nous garder dans ta vie. Avec papa, un jour je suis allée à la maison puis nous avons eu une discussion de 1 heure et demie et si ce n’était pas plus, papa a su reconnaitre ses torts. Il n’a jamais tenté de le cacher, il le sait qu’il ne peut pas rattraper le temps perdu et il ne cherchait pas à se faire pardonner. Maman, on dirait que tu n’as jamais essayé de voir que nous avions grandi et que nous n’étions plus des petit enfants, mais que nous sommes des jeunes adultes qui construisent leurs vies du mieux qu’ils peuvent. Ce qui fait mal c’est que tu es supposée être ma mère, me connaitre, au moins un peu. Je sais que tu ne connais pas grand-chose de moi, que tu ne te soucis pas de ce que je fais dans la vie, de ce que je veux devenir, ou tout simplement ce que j’aime faire de mes temps libres. Tu m’as rarement posé des questions, ce qui comptait c’était de nous montrer aux gens que tu connaissais dans la rue ou d’aller chez tes amis où nous on devait s’occuper car tu parlais avec une bière à la main. On grandit et ont fini par remarquer que tout ces évènements sont des choses qui ont fait mal, les moments où Luc et Pauline ont dû m’aider à me relever et a ne pas me laisser abattre par cela, car j’étais plus forte que tout ça et que je méritais d’être heureuse et bien. Dans mon cœur, il y avait toujours cette petite douleur derrière mon sourire. Alors, j’ai pris une décision.
Je n’écris pas cette lettre avec le sourire aux lèvres, mais bien avec ces douces larmes qui coulent et coulent encore. Maman, je ne sais pas comment je pourrais t’aider, si tu ne veux pas t’aider toi-même. Alors, la solution reste que je sorte de ta vie et que toi tu sortes de ma vie? Cette lettre signifie pour moi que je fais un pas vers l’avant. Pour toi sa sera peut-être un déclenchement, peut-être rien non plus. Alors, un jour où l’autre ça arriverait, aujourd’hui fut le jour, où je pris ma décision. Ce sont les derniers mots que j’avais sur le cœur. Aujourd’hui, c’est la dernières fois que mes larmes tomberont pour tout ce mal, je dois continuer ma vie heureuse et bien dans ma tête comme dans mon cœur. Quand tu voudras t’aider une personne va te tendre la main, prend cette chance. Tu ne pourras pas réparer les erreurs ou avoir le pardon absolu, mais tu recevras du bien en retour.
Quand on veut on peut. À toi de trouver la force pour affronter les démons qui te hantent et d’avancer…
ADIEU
Annie
Tu ne m’as jamais appelée pour me dire quelque chose sur cette lettre. J’attendais au fond de moi que cette lettre te fasse ouvrir les yeux. Mais non, la seule chose que tu as sû me dire: C’est je sais que tu ne m’aimes pas, mais moi je vais toujours t’aimer. Est-ce que tu sais c'est quoi le sens d’aimer? Parce que tabarnak que je t’aime au fond de mon petit cœur, parce que tu restes ma mère, ma putain de mère, mais je te déteste tellement. Je te hais tellement. J’ai tellement de haine envers toi.
J’ai essayé de t’oublier, j’ai essayé de couper les ponts, mais je suis revenue encore et encore en espérant que tout ça changerait. Un jour, je suis venue un moment chez vous, vous êtes allés faire des courses avec Yan. Je suis restée seule avec papa et je lui ai fait lire cette lettre. Papa a pleuré devant moi et m’a dit: ta mère a toujours mis toute la faute sur moi. Papa m’a aussi dit: Je ne pourrais pas rattraper le temps perdu, mais je pourrais être là pour ce qu’il me reste à vivre. Il me posait des questions sur l’école, sur comment j’allais et sur ce qui se passais dans ma vie. J’ai pardonné une partie à papa, mais pas tout.
Le reste je pense que tu sais à quoi ressemble notre relation à toi et moi. Notre relation ne ressemble à rien. Ce n’est pas une relation mère-fille. Je suis pour toi ta fille, mais qu’est-ce que tu connais de moi au fond…rien!
En février, tu m’as appelée parce que tu étais saoule et que tu étais à l’urgence. Tu m’as dit que tu n’étais pas saoule, encore une fois tu m’as menti. Je tes rentrer dedans en te disant ce que je pensais et tu m’as dit: Arrête Annie de ramener le passé et tu as mis fin à la discussion en disant que tu m’appellerais demain. Tu ne l’as JAMAIS FAIT! Tu ne connais rien de moi. C’est quoi mon travail? C’est quoi mon plus grand rêve? C’est qui mon chum? C’est quoi mes passions? C’est quoi la voiture que j’aimerais avoir? C’est quel pays que j’aimerais voyager? Rien.
En janvier, j’ai fait une tentative de suicide car je n’étais pas bien dans ma peau. J’avais envie de partir de ce monde. Je suis entrée à l’urgence. Je suis maintenant sur antidépresseurs, j’ai besoin de médicaments pour dormir et si je ne les prends pas je ne dors pas. J’avais perdu du poids, je n’avais plus d’appétit, je n’avais plus envie de rien. Si t’as pas encore compris, je voulais mourir! Si tu savais ce que ce mal d’être fait à l’intérieur, en ce moment j’essaie de retrouver un sens à ma vie, de voir les bon cotés… Mais tu n’en sais rien, car tu te caliss de moi.
On s’est revues quand papa est mort. J’ai sincèrement crue notre relation allait reprendre en bien. Je me suis trompée. Tu m’appelais pout gérer les papiers et quand ça été fini, ben tu m’as encore oubliée. Puis, tu as eu de nouveaux de papiers 51 000$ de dettes et je dois t’aider moi? Encore une fois, j’ai géré ces papiers, j’ai fait des crises d’angoisse, des crises de panique, je me sentais mal de ne pas être là pour toi! Et toi tu te sentais comment là-dedans?
Comment toi tu vis avec cela? Tu continues de boire pour oublier ton mal être?
Tu fais quoi pour ne pas avoir de remords? Tu fais quoi pour ne pas penser à moi?
Qu’est-ce qui se passe dans ta tête? Qu’elle est ta réaction en finissant de lire cette lettre?
Tu es ma mère et pourtant, il y à 6 jours c’était mon anniversaire… Tu ne m’as même pas appelée… J’ai 25 ans puis ça me fait aussi mal que lorsque j’avais 7 ans. Tu m’as oubliée… t’as oubliée la naissance de ta propre fille, ce jour qui est supposé être un des plus beaux jours de ta vie…
Je me suis habituée à ton absence, mais je ne me suis pas habituée à cette douleur qui m’envahie chaque fois que je pense à papa et toi.
Je t’en veux tellement maman…
Je suis désolée, d’être si méchante…
Je ne devrais même pas m’excuser, parce que je dis simplement les vrais faits.
Je ne sais pas ce que j’attends en te donnant cette lettre, mais fais en ce que tu veux.
P.S. Je te laisse ici la seule photo que j’ai avec toi dans tes bras et la seule photo sur laquelle j’ai un sourire.

Voilà 2 ans déjà que je t'es remis cette lettre. Le seul retour que j'ai eu de cette lettre: C'est même pas vrai ce qu'elle dit!
Pour ma part, j'ai fait beaucoup de chemin depuis 2020. J'ai grandi et surtout j'ai enfin réussi à mettre un terme à cette douleur que je m'infligeais et surtout j'ai réussi à te mettre de côté.
Dans un prochain texte, je vous parlerai de celle qui est devenue ma vraie maman.

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